Portrait ostéopathique de Madeleine

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Je pense que Madeleine a bientôt 106 ans, je pense car c’est un peu extravagant d’imaginer que cette femme ait vécu tant d’années, et je finis par en douter, comme elle même semble s’en étonner.

Je la soigne depuis 10 ans et il me semble qu’elle n’a pas changé (moins que moi certainement). Tout se passe comme si son vieillissement ralentissait avec son métabolisme, c’est une évidence : le vieillissement s’arrête avec la mort.
Elle est bien vivante et le doit a une activité soutenue : la marche tous les jours, la création autour de la peinture et des installations très contemporaines d’oiseaux stylisés. Elle est entourée : la famille, les amis, son esprit est vif, elle peut être cassante voir cinglante quand il le faut.

Je l’ai rencontré lors d’une séance d’ostéopathie, une douleur récalcitrante au milieu du dos, elle n’imaginait pas d’autres traitements. Elle se soigne à l’homéopathie depuis toujours, autant dire une éternité. Elle ne se rappelle pas avoir pris des antibiotiques encore moins des anti-inflammatoires.
Est-ce pour cela qu’elle est aussi réceptive aux techniques d’ostéopathie ? Pure hypothèse mais chez elle particulièrement vérifiable. C’est incroyable de sentir l’efficacité des manœuvres, j’ai la sensation que les tensions fondent sous mes doigts quand je la manipule.

Je me rappelle avoir eu la même sensation dans les mains lors de traitements chez les nouveau-nés, peut être s’abandonnent-ils plus facilement, n’opposant aucune résistance si j’ose dire, aux deux bouts de la chaîne.
Pour un traitement il faut être deux, la participation passive du patient réside dans la confiance qu’il a dans l’ostéopathie. Chez Madeleine cette «foi» est totale, elle croît fermement en l’efficacité de notre pratique comme de nombreuses certitudes qu’elle a acquises tout au long de sa vie.

L’action de l’Ostéopathe doit être toute en finesse, en écoute à la recherche de dysfonctions, de tensions ; peut-être sommes nous aidés en cela par l’épaisseur de la peau, très fine (à mesure que l’on avance en âge) et qui nous met directement en contact avec les vertèbres, et les segments osseux. Les muscles ont fondu avec le temps et ne sont plus des obstacles à la perception des mouvements internes du corps.
Tout cela fait de l’ostéopathie une bonne indication pour traiter les nombreux troubles fonctionnels de la personne âgée.

Chez cette patiente les occasions de pratiquer l’ostéopathie ont été multiples, elle n’a pas échappé aux maux de dos, douleurs dorsales favorisés par la position assise, la décalcification et la cyphose. Le syndrome cervico-dorsal, plus rare étant donné « l’enraidissement net » des vertèbres cervicales. Les douleurs intercostales accompagnent souvent le tableau, avec celles des sacro-iliaques d’intensités moyennes. Les signes cliniques sont rarement aigus car en dehors des chutes, les troubles sont souvent fonctionnels.

La position assise est idéale pour le traitement et la technique employée est fonctionnelle, d’une application toute en douceur en épousant le mouvement autorisé dans toutes ses composantes. Condition essentielle pour obtenir un relâchement des muscles profonds du dos qui fixent la dysfonction.

Sa voix est ferme et nette « je crois que ça suffit, j’en ai assez », au début cette phrase me déroutait, me déstabilisait. Comment dois-je la comprendre ? Un démenti de ma pratique ? Une douleur déclenchée par les manipulations ? Une pression trop forte de mes doigts ? Un agacement irrépressible ? Rien de tout cela, mais la certitude que le traitement est fini avec la sensation de soulagement qu’elle ressent et elle le dit.
La durée de la séance est plus courte par rapport à un sujet plus jeune car très vite la fatigue peut apparaître compromettant l’efficacité du traitement.
Les troubles digestifs : ballonnements, colites, constipation, aigreur et pesanteur d’estomac sont très fréquents. L’ostéopathie viscérale y répond par normalisation des points triggers (VIC, plexus solaire, pylore, etc ), ouverture des angles coliques, soulage les douleurs de cette sphère qui ont souvent pour origine le manque d’activité. L’ostéopathe va se substituer à la gravité et ses effets normalisateurs en manipulant les organes entre eux et en stimulant les sécrétions. Les résultats sont souvent surprenants par leur rapidité .
Elle est allongée sur le dos, la tête légèrement surélevée, mes doigts repèrent facilement les tensions de son abdomen, la pratique viscérale enchaîne des manœuvres de normalisation et de lutte contre la ptôse, en ramenant doucement la masse viscérale vers la tête en s’aidant de la respiration.

L’autre jour, elle est tombée dans la rue, l’imprudence a été de la laisser seule, la sanction immédiate : fracture du col de l ‘humérus avec bascule de la tête, le traitement n’est pas chirurgical mais une immobilisation courte et une rééducation précoce .
Quand elle m’a demandé si je pouvais m’occuper de sa rééducation, je me suis rappelé qu’ il y a presque 30 ans j’ai obtenu mon diplôme de kinésithérapeute en « planchant » sur le sujet de la fracture du col chirurgical chez une personne âgée.
L’ostéopathie n’a pas entamé mes compétences de kinésithérapeute, bien au contraire pour ce traitement qui requiert une grande finesse. Car il faut mobiliser une épaule non consolidée. J’ai donc commencé cette rééducation avec un certain enthousiasme, mais non sans crainte quant au résultat.

Je mesure la chance d’avoir suivi Madeleine toutes ces années, tant ma pratique a évolué avec elle et un peu grâce à elle. Si l’ostéopathie est basée sur un concept simple d’ interdépendance des différentes parties du corps, ce n’est pas moins facile de le percevoir, et chez une personne âgée c’est une évidence qui ne pas nous échapper. Le vieillissement a pour conséquence une réduction des réserves fonctionnelles, autant dire une diminution des compensations que la pratique ostéopathique peut corriger.

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